La transgression d'Eve

Publié le par hendrics

La transgression d’Eve : ambiguïté d’un mythe

 

Addy Schneider

 

Dans la tragédie d’Antigone, la faute tragique tient dans l’opposition entre les lois de la cité et une loi éthique non écrite qu’Antigone considère comme plus fondamentale.

Polynice, fils d’Œdipe, avait pris les armes contre sa ville de Thèbes dont il ambitionnait d’être le roi, à la place de son oncle Créon. Il perdit la bataille et la vie. Le roi Créon édicta un décret proclamant qu’aucun de ceux qui avaient combattu contre leur ville ne recevrait de sépulture.

Châtiment terrifiant : dans le mythe antique les âmes des morts qui demeuraient sans sépulture ne peuvent traverser le fleuve qui encercle le royaume des morts et sont condamnés à errer pour l’éternité sur la rive sans jamais trouver le repos.

Antigone, la sœur de Polynice se mit en devoir de transgresser l’interdit et d’aller ensevelir son frère. Créon la condamna à être emmurée vivante dans ce qui sera son tombeau.

A l’écoute de la sentence, elle déclara : « Mieux vaut obéir aux dieux qu’aux hommes »

 

Antigone a transgressé la loi de la cité au nom d’une éthique qu’elle considérait comme plus fondamentale.

Cette tragédie jette-t-elle un éclairage inhabituel sur la transgression par Eve de la loi du jardin d’Eden ?

 

 La femme dit au serpent « Nous mangeons des fruits des arbres du jardin, mais du fruit de l’arbre qui est au milieu du jardin, Dieu a dit : Vous n’en mangerez pas, vous n’y toucherez pas de peur que vous ne mouriez.

Le serpent dit à la femme  «Non vous ne mourrez pas. Dieu sait en effet que du jour où vous en mangerez, vos yeux s’ouvriront et que vous serez comme Dieu, connaissant le bien et le mal »

Alors la femme vit que le fruit de l’arbre était bon à manger, agréable aux yeux et désirable pour acquérir l’intelligence : elle prit de son fruit, en mangea et en donna à son mari.

Alors leurs yeux s’ouvrirent et ils connurent qu’ils étaient nus ; et ayant cousu des feuilles de figuier ils en firent des vêtements. (Genèse 2, 2-7)

 

Eve va donc transgresser la loi du jardin d’Eden au nom d’une loi qui lui parait plus fondamentale : acquérir l’intelligence et pouvoir la transmettre à sa descendance. C’est ce choix ontologique qui à ses yeux justifie la transgression.

 

Leurs yeux s’ouvrirent, ils virent qu’ils étaient nus et se confectionnèrent des habits :

L’espèce humaine vient de faire un pas décisif pour sortir de l’animalité : aucune espèce animale ne porte d’habits.

De même l’espèce humaine est la seule à avoir conscience de sa mort et d’un désir d’immortalité : très tôt dans l’évolution de l’espèce on ensevelit les morts et leur fournit le viatique nécessaire pour aborder le royaume des morts dans de bonnes conditions.

 

Les hommes participent à l’intelligence de Dieu et rêvent de participer à son immortalité

 

Dans le monde animal, la femelle recherche pour l’accouplement le mâle le plus puissant, susceptible de procurer à sa descendance les meilleures chances de survie.

Des recherches génétiques ont montré que, très tôt dans l’évolution de l’espèce vers l’homo sapiens, la femelle humaine recherchait le partenaire le plus intelligent, le mieux adapté à son environnement naturel et social..

Au bout de quelques dizaines de millénaires cette sélection systématique du partenaire  a conduit l’espèce à notre niveau de civilisation actuel, alors que sur le plan chromosomique pur presque rien ne nous sépare des singes supérieurs.

 

La transgression d’Eve est symbolisée par le fait de croquer  la pomme. Dans l’imagerie populaire cela à pris le sens de commettre le péché de chair.

Interprétation surprenante : Dieu a donné Eve à Adam comme légitime épouse avec mission de croître et de multiplier. Non seulement l’acte de chair n’est frappé d’aucun interdit mais correspond à l’essence même du devoir conjugal.

 

Pour les psychanalystes mordre la pomme correspond à la morsure du sein maternel par le nourrisson. Lorsque l’enfant commence à mordre le sein, il est temps de le sevrer. Il sera désormais chassé du paradis fusionnel avec la chaleur de la peau et du portage maternels.

 

Ce sevrage s’effectue vers l’âge de deux à trois ans, âge tardif par rapport aux autres espèces animales.

Mais cet âge marque une étape décisive dans l’évolution de l’homo sapiens et de son intelligence propre.

Cinq caractéristiques spécifiquement humaines vont le séparer désormais définitivement du reste du monde animal.

 

-          D’abord la station debout et la marche. Ce furent là des conquêtes décisives de l’homo erectus, comme l’ont montré en particulier les travaux de Pierre Teilhard de Chardin sur le Sinécanthrope.

(Notons que Pierre Teilhard de Chardin est non seulement un de nos plus grands paléontologues, mais encore un théologien visionnaire : avec la mondialisation d’Internet, ses recherches sur la noosphère qui se superpose à la biosphère

 

Ensuite l’acquisition du langage

Un couple de psychologues américains, les Kellogg, ont cherché à approfondir l’évolution de l’intelligence animale et humaine. Ils ont élevé ensemble  leur propre bébé et un  bébé chimpanzé né le même jour. Les scores aux tests d’intelligence étaient pratiquement les mêmes jusqu’à l’apparition du langage, avec à certains moments un avantage réel pour le singe. Avec l’apparition du langage les progrès de l’intelligence de l’enfant continuèrent de progresser alors que ceux du singe plafonnaient.

 

Puis l’apprentissage de la propreté et du contrôle des sphincters. Cet apprentissage est un acquis décisif pour la vie dans une société organisée, vivant en habitations. L’apprentissage du contrôle des sphincters procure à l’enfant un sentiment de toute-puissance. Plus encore que ses pleurs de la phase orale, ses capricieuses séances sur le pot permettent de manipuler ses parents à sa guise, à devenir le centre du monde.

 

C’est enfin l’âge du Non, le premier stade où il s’exerce à tenir tête à sa mère, à affirmer sa personnalité, sa spécificité individuelle propre. Cette première rébellion éclate au moment du sevrage. La pensée magique propre à cet âge établira aussitôt un lien de cause à effet :

c’est parce qu’il a désobéi qu’il a été chassé du paradis

 

Dans l’évolution de la personnalité de l’enfant, on ne retrouvera un bouleversement comparable qu’à l’adolescence, âge de rébellion, de transgression et des premières expériences sexuelles. C’est sans doute ce télescopage explosif qui a fait la fortune de l’expression

croquer la pomme

 

Transposons l’histoire du petit d’homme à l’histoire de l’humanité :

La transgression se situe au moment où, grâce à l’émergence de l’esprit, l’homme s’est définitivement sorti du paradis de l’animalité inconsciente.

Toute cette évolution a pour origine le choix ontologique d’Eve, choix de l’intelligence, sélection du reproducteur intelligent, choix d’aller vers sa propre déification, d’être à l’image de Dieu (en attendant peut-être d’être à sa place)

 

Deux questions corolaires se posent dès lors :

Pourquoi le serpent, pour tenter Eve, lui fait-il la révélation de sa nature divine ?

Pourquoi la loi du jardin d’Eden pose-t-elle un lourd interdit sur cette révélation ?

 

D’abord, Eve est fille de Dieu et dieu elle-même. Dans le psaume d’Azeph, Elohim se lève et déclare :

Sans doute j’ai dit Vous êtes des dieux, vous êtes tous fils du Très Haut. Mais malgré tout vous mourrez comme les autres, comme chacun des grands ici-bas.

(Psaumes, 82  1-7)

Jésus, sur le point d’être lapidé pour s’être proclamé Fils de Dieu, fait référence à ce texte :

N’est-il pas écrit dans la Loi : J’ai dit Vous êtes des dieux. Alors qu’elle a appelé dieux ceux à qui la parole de Dieu fut adressée –et l’écriture ne peut être récusée- à celui que le Père a consacré et envoyé dans le monde, vous dites Tu blasphèmes pour ce que j’ai dit Je suis Fils de Dieu ?   (Jean  10  35)

 

Le serpent a séduit Eve en lui révélant que son esprit pouvait s’ouvrir sur l’intelligence de Dieu. Son intention était sans doute de créer les conditions de la tentation luciférienne: devenir Dieu à la place de Dieu. Cette tentation est courante chez nombre de puissants : princes, savants, militaires et autres hommes, maîtres de la vie et de la mort…

 

Lucifer, premier parmi les anges, et dont le nom signifie en latin porteur de lumière, fut déchu pour s’être rebellé contre Dieu, dans son désir de puissance et sa lutte contre les anges fidèles à Dieu.

Ainsi donc, la volonté de puissance et l’esprit de rébellion font-ils partie intégrante du plus haut degré de spiritualité. Ainsi donc la loi du jardin d’Eden est préventive, une incitation à la prudence, à la retenue.

 

La transgression d’Eve rejoint le mythe antique de Prométhée.

Prométhée, dont le nom grec signifie le Prévoyant fut un dieu créateur et industrieux.

Il avait observé que parmi toutes les créatures vivantes, il n’y en avait pas encore une seule capable de découvrir, d’utiliser les forces de la nature, de commander aux autres êtres, d’établir entre eux l’aide et l’harmonie, de communiquer avec les dieux, d’embrasser par son intelligence non seulement le monde visible mais encore les principes et l’essence de toutes choses :

Pour cela, tel Jaweh,  il prit du limon de la terre et il forma l’homme.

Mais il fallait donner à l’homme les moyens de sa destinée : dérober au roi des dieux l’emblème de sa puissance, le feu, élément indispensable à l’industrie humaine.

 

De même Eve, mère de tous les hommes rêva pour eux de posséder l’intelligence ; il lui fallait pour cela dérober le fruit de l’arbre de Science, quitte à être elle-même condamnée au supplice éternel.

 

Pour punir Prométhée de son forfait, Jupiter ordonna à Vulcain de forger une femme qui fut douée de toutes les perfections. Tous les dieux adorèrent cette créature. Minerve lui apprit l’art du tissage. Vénus répandit autour d’elle le charme et les soins fatigants pour soigner sa beauté. Les Grâces et la déesse de la Persuasion ornèrent sa gorge de colliers d’or, etc.…

Elle reçut le nom de Pandore (de pan tout  et dore don) parce tous les dieux lui avaient fait don de quelque chose.

Jupiter enfin lui offrit une boite bien close et lui ordonna de la porter à Prométhée.

Flairant le piège, Prométhée refusa de recevoir Pandore et sa boite et recommanda de faire de même à son frère Epiméthée (dont le nom signifie Celui qui réfléchit trop tard)

Mais ce dernier fut séduit par Pandore et l’épousa. La boite fatale fut ouverte et laissa échapper tous les maux et crimes qui depuis se sont répandus sur la terre.

 

Jupiter enfin, outré de ce que Prométhée n’ait pas été dupe de son artifice, ordonna de l’attacher à un rocher, livré au supplice éternel d’un aigle qui devait lui dévorer le foie.

Les mythes de Prométhée et de Pandore sont indissolublement liés

 :

Prométhée généra les hommes et leur donna l’intelligence et le moyen de la mettre en œuvre Cela déclencha la colère du roi des dieux qui envoya sur terre la tentation du mal et condamna Prométhée au supplice éternel.

 

Le mythe d’Eve connaît la même ambiguïté entre l’esprit du Bien et l’esprit du Mal.

Déesse et mère de toutes les mères, elle rejoint au Panthéon l’archétype de la Grande Déesse-Mère, fond commun de toutes les religions.

Mais l’Eve de l’Ecriture apporte quelque chose en plus: elle a pris le risque de se sacrifier elle-même pour apporter à sa descendance  l’intelligence et l’esprit de quête de son identité divine.

 

Pour ce faire, Eve a transgressé l’interdit du jardin d’Eden, elle est devenue la Pécheresse originelle.

En croquant la pomme, elle a ouvert la boite de Pandore ; elle s’est ainsi elle-même condamnée au supplice éternel et a déversé sur l’humanité tous les malheurs du monde, rendant sa descendance victime et coresponsable de ce désastre.

 

Ce texte est dédié à toutes les mères courageuses, lucides, incomprises et donc injustement déconsidérées

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